14.09.2007
Laboulaye à la fête de la Liberté
Après 125 ans d’absence, Edouard Laboulaye, une des figures de proue du libéralisme français, sera bientôt de retour dans nos librairies.
J’avoue être particulièrement fier d’avoir restitué la voix puissante de cet ancêtre injustement oublié en éditant ― sous la houlette d’Alain Laurent, directeur de la collection « Classiques de la liberté » aux Belles lettres ― Le Parti libéral, son programme et son avenir suivi de La liberté d’enseignement et les projets de lois de M. Jules Ferry et précédé d’une présentation de votre serviteur intitulé « Libéralisme et république » : vaste programme…
En avant-première, j’aurai le plaisir de dédicacer ce livre à la fête de la Liberté, le dimanche 16 septembre, à partir de 14 heures, sur le stand des Belles Lettres (à l’Espace Charenton, 323bis rue de Charenton, M° Porte de Charenton).
Laboulaye connu aux Etats-Unis pour avoir conçu l’idée audacieuse, avec Bartholdi, d’offrir, au nom du peuple français, « la liberté éclairant le monde » à la jeune république américaine, mériterait d’être redécouvert en France, au-delà du seul public libéral, parce qu’il a été un des inspirateurs des lois constitutionnelles qui donnèrent naissance à la IIIe république.
Le premier texte Le Parti libéral, son programme et son avenir reste à mes yeux le meilleur manuel pour qui se lance en politique (en pensant qu’il va changer le monde !). Il a été rédigé après la victoire de l’opposition démocratique et libérale (orléanistes et républicains) à Paris en 1863.
Comme en 1789, comme en 1820, le parti libéral en 1863 n’était pas alors une frange, une marge, un clan. Le parti libéral incarnait la nation au sens révolutionnaire du terme, à savoir l’assemblée des spoliés dressée contre la minorité spoliatrice. Il représentait l’alternative nationale au pouvoir personnel.
Les principes qui guident l’ouvrage de Laboulaye et commandent sa composition sont d’une rare cohérence. A l’instar du « laissez faire, laissez passer » de Vincent de Gournay, qui procédait d’une heuristique négative (gouverner ce n’est pas faire mais laissez faire), la programmatique du Parti libéral s’inscrit dans la tradition libérale française (Gouverner, contrairement à l’adage, ce n’est donc pas prévoir mais créer les conditions d’un libre exercice de la prévoyance individuelle). A partir de ces principes, il convient donc de définir le parti libéral comme l’organisation politique qui vise non pas à apporter des solutions aux électeurs mais à restituer aux électeurs les libertés fondamentales qui leur permettront d’élaborer eux-mêmes les solutions.
La mise à jour, l’actualisation du Parti libéral, son programme et son avenir tiennent donc dans un mot, comme le suggère Laboulaye qui observe qu’en 1863 « à toutes les promesses, à toutes les menaces, le suffrage universel a répondu par un seul mot : Liberté ». […] Trois mots le résument Liberté individuelle, sociale et politique. Cette liberté, c'est celle que nos pères rêvaient à l'aurore de la révolution, celle qui charmait l'Europe entière, celle que la France n'a jamais cessé d'aimer. Les élections de 1863 sont un retour aux principes de 1789. C'est là ce que personne ne doit oublier. ».
Ainsi un parti libéral, selon Laboulaye, n’est identifiable comme libéral que si au lieu de proposer, un tissu de mesures, il combat pour rendre aux Français les libertés confisquées par les différents partis qui se succèdent à la tête de l’État sous diverses étiquettes. La politique libérale ne consiste pas à faire mais à restituer aux Français les moyens d’exercer la plénitude de leurs facultés.
Frédéric Passy nous apprend que Laboulaye aimait exhorter ses électeurs en leur rappelant que « Le premier devoir d'un citoyen, c'est de demander la liberté quand il ne l'a pas ». Ainsi le programme du parti libéral ne tient pas en une page ni même en une phrase mais en un mot. Il s’agit donc seulement de dresser l’inventaire des libertés conquises par les autres peuples et absentes chez nous. Ainsi le plan de l’ouvrage coule-t-il de source : Laboulaye développe son programme en partant des libertés individuelles pour arriver à la liberté politique et en passant par les libertés sociales (c'est-à-dire, dans un régime de séparation de l’Eglise et de l’État, condition de la liberté religieuse, les libertés d’association, d’enseignement et de charité) et les libertés municipales bafouées sous l’Empire.
Le Parti libéral est suivi de La liberté d’enseignement et les projets de lois de M. Jules Ferry qui est, à mes yeux, le texte le plus important qui ait été écrit en France sur la liberté de l’enseignement, seule alternative conséquente au cercle vicieux des « réformes » avortée de l’éducation nationale.
La réédition de ce petit chef-d’œuvre est l’occasion de comparer deux grandes figures de la IIIe République qui ont toute deux été portées par le mouvement libéral de 1863. Le premier, Laboulaye, l’a inspiré, et le second, Jules Ferry, lui doit sa notoriété. La différence est que le premier est resté fidèle aux principes libéraux, qu’il a défendus à l’Assemblée et au Sénat et que le second, au tournant des années 80 a fini par les trahir en proposant la loi liberticide de 1880 qui revenait sur l’essentiel de la loi sur la liberté de l’enseignement supérieur dont Laboulaye fut le rapporteur en 1875. L’Université reste aujourd’hui un monopole d’Etat et l’on comprend en lisant Laboulaye que ce n’est pas la réforme de ce monopole qui sortira notre enseignement supérieur du marasme.
L’édition de ces deux textes a été l’occasion pour moi de réfléchir à leur portée politique dans le cadre d’une préface que j’ai intitulée « Libéralisme et république » .
Une des catégories politiques couramment opposée à celle de république est de nos jours celle de libéralisme. On définit la république à partir de son étymologie et on lui oppose l’individualisme libéral. Or, si les libéraux, notamment français, ont brillé par leur défense inconditionnelle de la liberté individuelle c’est parce qu’elle est la condition sine qua du progrès social. Tout citoyen sait tacitement que cette « chose publique » ― que les législateurs socialistes et conservateurs entendent aujourd’hui modeler à leur guise comme s’il s’agissait d’une matière inerte ― ne s’anime et ne s’épanouit que sous le régime de la liberté.
Laboulaye est le premier à avoir expliqué historiquement la cause de l’erreur de ceux qui opposent libéralisme et république. Ils confondent deux écoles. ― Tocqueville serait sans doute arrivé à cette conclusion s’il avait pu mener à bien le deuxième volume de son travail sur la Révolution. La première est « l'école radicale, autoritaire », qui dans la Révolution prend pour modèle la Convention , et qui sur le même mode que l’hégélianisme de gauche cherche dans l’État la source de la liberté. Le joug que cette oligarchie impose ― par la loi ― comme l’avait déjà observé Bastiat, aboutit à une restauration du pouvoir monarchique sous le masque républicain. Pour Laboulaye, il est aussi nécessaire dans une république de brider le législateur qu'il est nécessaire de brider le prince dans une monarchie. On se souvient que Laboulaye n’entendait pas résoudre l’aporie voltairienne du gouvernement en se rangeant du côté de la monarchie contre le Parlement. Voltaire disait qu'il aimait mieux avoir affaire à un gros lion que d'être dévoré par une centaine de rats. Pour Laboulaye il vaut mieux s'arranger de façon à n'être mangé par personne.
Et pour cela, il faut selon lui s’attacher à la seconde école républicaine, l'école libérale qui place la protection de la liberté et des droits du citoyen au cœur de l’action politique, laquelle n’a pas pour vocation de se substituer à l’initiative individuelle. C’est ce qu’Yves Guyot appellera la « démocratie individualiste ». Le républicanisme de cette école est antérieur à celui de l’école dirigiste puisqu’il se réclame des principes de 1789 quand l’autre se réfère à ceux de 1793. C’est elle qui permettra à la République de restaurer son image associée jusqu’alors à la guerre et aux troubles de 1848. En rassurant le pays dès 1871, le parti libéral a rendu possible son existence constitutionnelle en 1875.
Si le pays accepte alors la forme libérale de l’idée républicaine c’est que les libéraux de tous bords, ont compris que l’invocation à la république ne suffit pas à sanctuariser l’État et à le rendre hermétique au retour des privilèges. Le « patriotisme constitutionnel » des libéraux, pour reprendre la formule d’Habermas, est le justement ce garde-fou de nature à prévenir une nouvelle instrumentalisation de l’État par les partis.
Le dirigisme, c’est-à-dire pour Laboulaye, la diminution de la part de la loi et l’augmentation de celle de l'administration, l’affaiblissement du droit commun par l'arbitraire de l'État, c'est la panacée qu’on prétendu offrir tous les « sauveurs » de la France. Pour Laboulaye, un ministre républicain ne peut proposer à des républicains d'emprunter à la réaction des procédés qui ont toujours ruiné ceux qui les emploient et n'ont jamais rien sauvé.
Autrement dit, l’antilibéralisme est incompatible avec un républicanisme authentique.
La défaite finale de Laboulaye trois ans avant sa mort, en 1883, sonnera le glas des promesses libérales de la IIIe République
En dépit de la résistance des derniers grands parlementaires libéraux Yves Guyot, Léon Say et Louis Wolowski, aucune personnalité de poids ne pourra plus gêner l’engrenage fatal enclenché par Jules Ferry.
Ainsi donc, les deux textes de Laboulaye jettent un éclairage sur cette transition funeste entre la gauche républicaine et la gauche socialiste qui entrera bientôt à la Chambre. La République française ne s’est pas jetée sur la pente fatale du socialisme après Seconde Guerre Mondiale mais 70 ans plus tôt, au tournant des années 1880, lorsque les républicains ont commis l’erreur irréparable de séparer l’idée républicaine de son fondement libéral.
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11.09.2007
L’Education doit-elle devenir un nouveau domaine réservé du Président de la République ?
Nos caricaturistes aiment à croquer M. Sarkozy en Napoléon Ier. Certes le trait est exagéré mais il est parfois des occasions où le Président prête ouvertement le flanc au jeu des ressemblances.
Ainsi en s’adressant directement aux enseignants M. Sarkozy prend une initiative sans précédent depuis l’Empire. En effet, lorsque Guizot, dans les années 1830 et Jules Ferry, dans les années 1880, écrivirent aux enseignants, ce n’était pas en tant que chefs de l’exécutif mais en tant que ministres de l’Instruction publique.
De plus en interpellant les « éducateurs », plutôt que les enseignants, le Président se réfère implicitement à la tradition autoritaire et monopolistique incarnée par l’Université impériale et non à la tradition législatrice républicaine dominée par les grandes figures libérales que furent Condorcet et Daunou sous la Révolution et Laboulaye sous la IIIe République. Ces derniers mettaient l’accent sur l’instruction plutôt que sur l’éducation (qui relève du domaine privé) et encourageaient la liberté de l’enseignement comme garde-fou à l’intervention de l’Etat.
Les libéraux ne peuvent que partager les critiques du Président à l’égard du relativisme culturel mais l’universalisme libéral ne va pas jusqu’à dissimuler une centralisation administrative qui n’appartient qu’à la France et plonge fatalement notre enseignement dans un marasme, et ceci quelles que soient les méthodes pédagogiques employées.
Au milieu de nombreuses formules que l’on dit brillantes mais qui passeront pour des truismes aux yeux de ceux qui sont confrontés quotidiennement aux nécessités de l’enseignement, M. Sarkozy affiche le souci, au demeurant légitime, de restaurer l’autorité du maître et de replacer l’élève au cœur du système scolaire.
Mais comment fonder l’autorité du maître si l’autorité de la mère et du père de famille est entamée ? Croire que cette autorité est victime d’un relâchement des mœurs consécutif aux évènements de mai 68 dissimule mal les atteintes que le dirigisme de l’Etat lui porte.
On ne pourra replacer l’élève au cœur du système tant que les familles qui en ont la tutelle n’auront pas retrouvé leur liberté de choix. Les quelques dérogations à la carte scolaire — qui favorisent les initiés et n’a aucun sens en milieu rural ― ne restituent pas aux famille ce qui devrait être considéré comme un droit imprescriptible.
Afin de véritablement rétablir l’autorité, de replacer l’élève au centre de l’école et de développer l’autonomie, Alternative Libérale propose de décentraliser l’Education nationale de la façon la plus sûre qui soit, c’est-à-dire en rendant aux familles la possibilité de s’adresser à l’établissement de son choix.
C’est le principe du « chèque éducation ». Sous réserve que leur enfant soit accepté, chaque famille pourrait attribuer à l'établissement le « bon scolaire » qui lui est octroyé pour chaque enfant. Ce bon permettrait à l’école de percevoir un financement public.
Dans le domaine de l’éducation comme dans d’autres, seule la liberté permettra de réintroduire une émulation, une concurrence non entravée qui sera de nature à impulser la « Renaissance » que le Président appelle de ses vœux.
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